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 Projet : Hexa - version définitive

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Pumpkin
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MessageSujet: Projet : Hexa - version définitive   Lun 12 Oct - 10:35

Bonjour, compagnons de volière. Je suis ici pour vous demander votre assistance. Je souhaite produire une version définitive de la première moitié d'une nouvelles que j'ai écrit depuis de nombreuses années et irrégulièrement modifié depuis. Pour ce faire, je requiert votre inestimable concours : chaque relecture, chaque commentaire me serait d'une aide précieuse.

Il s'agit à la base d'un ensemble de quatre nouvelles successives. En considérant une nouvelle comme une intrigue complète, ce que je poste ici et maintenant ne constitue que la première moitié de l'intrigue : le voyage de deux personnages jusqu'à leur mystérieux objectif : Hexa. L'univers est le même que celui que certains d'entre vous ont peut-être croisé lors du dernier stage de Muret.

Cette nouvelle est disponible en pièces détachée sur mon site ( http: // gardn.fr/nouvelles/ ) :
- 7, rue de la Vieille Fontaine (5 pages)
- Passage par Vent Couvert (6 pages)
- Étape à Pandaemonium (5 pages)
- Départ de Pandaemonium (2 pages)

La suite, c'est à dire la deuxième moitié de cette histoire, soit ce qui se passe(ra) à Hexa (et croyez-moi, y'a du twist en perspective!), reste à écrire. Et c'est pour pouvoir commencer cet intimidant projet que constituent les deux chapitres prévus : "La Cité Engrenage" et "Le Piège du Maître des Écrous" que j'aimerais achever cette nouvelle.

Tout commentaire m'intéresse : faute de français, lourdeur de style, incohérence scénaristique, avis global, etc. Si certains d'entre vous se sentent plus à l'aise avec une version éditable (celles de mon site sont en PDF), je posterais les versions ODT ici (je suis sûr que c'est possible... reste à trouver comment).


Dernière édition par Pumpkin le Lun 12 Oct - 14:41, édité 1 fois
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Yseult
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MessageSujet: Re: Projet : Hexa - version définitive   Lun 12 Oct - 14:07

Je pense que serait effectivement plus pratique si tu les postais directement ici, ne serait-ce que pour les commenter :-).

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Pumpkin
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MessageSujet: Re: Projet : Hexa - version définitive   Lun 12 Oct - 14:09

Yseult a écrit:
Je pense que serait effectivement plus pratique si tu les postais directement ici, ne serait-ce que pour les commenter :-).
Fort bien. C'est parti pour le copier-coller !

EDIT: Oh n** de d** ce que c'est ch***!!! Le copier-coller du PDF vers le forum m'oblige à pas mal d'édition à la main.
RE-EDIT: Bon, de ODT vers le forum, c'est beaucoup plus simple.Ouf.

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Dernière édition par Pumpkin le Lun 12 Oct - 14:20, édité 2 fois
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Pumpkin
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MessageSujet: Re: Projet : Hexa - version définitive   Lun 12 Oct - 14:17

7 Rue de la Vieille Fontaine

Thyrio débarqua à Venise par un matin de grand vent. Les passants n'étaient que des formes
pressées sous les chapeaux qu'ils tenaient fermement. Citrouille lui avait donné une adresse mais il
craignait de perdre sa journée à la chercher vainement. Il trouva un vieux lavoir au milieu d'une place
déserte. Le vent y était moins violent, et il put tirer un parchemin des plis de sa cape. Il choisit de ne
pas tracer de pentacle dans le lavoir, mais dessina un petit pentagramme au couteau sur la paume de sa
main. Tournant le dos au vent, voûtant les épaules et arrondissant le bras, il le plaça au centre de ce
cocon abrité et récita les formules d'invocation. Tenant tant bien que mal le parchemin dans son autre
main, il déchiffra le nom du démon.
«Zanihar Golfera, je t'invoque
! Souviens-toi de notre pacte et respecte notre engagement.»
Trois très fines volutes de fumée noire se rassemblèrent au dessus de la paume de Thyrio. Le
nuage se condensa en une petite flamme sombre, au centre du pentagramme miniature, à l’abri du
vent. Elle avait des contours flous qui tiraient vers le mauve profond et se divisait en deux pour former
comme une paire d'oreilles pointues. Deux yeux s'ouvraient en dessous.
«Il y avait longtemps que je n'avais entendu ton appel impérieux, Thyrio. Que puis-je pour
toi, pour cette troisième et ultime fois?
- Je veux que tu trouves une maison dans cette ville et que tu m'y conduises, sans ruses ni
détours.
- Que de précautions dans la formulation!
- Peu importe. Trouve le sept, rue de la vieille fontaine, conduis-moi y, et tu serra délivré de
ton pacte.
- Tyran!» souffla le démon avant de s'envoler à travers les rues de Venise.
* * *
«
Te voilà rendu, seigneur.
Sans ruses ni détours
.
- Merci à toi, Zanihar le rusé. Mes hommages à ta maîtresse.
- Adieu.»
Le feu-follet disparut et Thyrio se retrouva seul dans l'étroite ruelle en pente. Le vent, toujours
aussi fort, venait d'en haut de la colline. Il tendit le parchemin devant lui et récita une formule
: le
pacte démoniaque s'embrasa violemment et le vent emporta ses cendres. Thyrio resserra sa cape
autour de lui et observa attentivement la façade du numéro sept. Elle semblait écrasée entre le cinq et
le neuf, avec sa vieille porte haute et étroite. Sa peinture commençait à s'écailler et on ne pouvait rien
distinguer à travers ses carreaux poussiéreux. Il fit un pas en arrière et considéra les autres maisons.
Citrouille lui aurait-il donné une mauvaise adresse? Le démon se serait-il joué de lui? C'était ça, la
boutique du plus grand horloger de Venise? Ou alors il avait déménagé depuis le dernier passage de
Citrouille. A tout hasard, il frappa à la porte. Elle n'était pas verrouillée; il entra.
Avant même que ses yeux ne percent l'obscurité, l'odeur lui indiqua qu'il ne s'était pas trompé.
C'était quelque chose entre le vieux livre et le métal rouillé. Une sorte de poussière invisible, immobile
et pleine de sagesse.
Quand la porte fut fermée, le vent se tut instantanément. Mille petites choses murmuraient
dans le silence. Les ténèbres opaques masquaient tout. Au bruit, Thyrio distinguait des horloges, des
pendules et divers mécanismes qui jouaient ensemble une mélopée mécanique et lancinante. Sur cette
trame cliquetaient d'autre choses, hors de tout rythme, comme des yeux qui l'observaient depuis
l'ombre. Tout au fond de l'atelier encombré, un halo de lumière jaune éclairait un établit couvert
d'objets disparates. Un jeune homme était penché au dessus. En s'approchant de lui, Thyrio écrasa
quelque chose. Le jeune homme releva la tête, ôta ses loupes et se leva. Le Thyrio ramassa ce sur quoi
il avait marché et bredouilla:
«Je suis désolé, je... Dans l'ombre...
- Ce n'est rien.»
L'autre tendit ses mains jointes pour recueillir les morceaux. Du coude, il écarta le coucou sur
lequel il travaillait et versa les débris sur le bureau. Il s'agissait d'une minuscule araignée mécanique. Il
s'assit, choisit un tout petit tourne-vis qui traînait dans le désordre et tria les morceaux.
«Hm. Le cristal n'a rien, ce serra vite fait. Bha, elle finira par comprendre que le sol n'est pas
un endroit sûr. Tenez, passez-moi un des objets de la boîte, là, sur votre gauche.»
Thyrio prit la boîte en fer et l'ouvrit. Elle était remplie de petits objets, tous identiques. Il
pensa avec amusement à des bonbons. Il en prit un: c'était une minuscule patte d'insecte mécanique.
Il la déposa sur le bureau et observa. L'araignée était d'une finesse et d'une élégance remarquable. Ses
courbes étaient aussi gracieuses que l'animal qu'elle imitait l'était peu.
Thyrio regardait le jeune apprentis travailler. Avec des gestes d'une grande délicatesse et d'une
infinie précision, il dépliait les plaques tordues, resserrait les écrous, tendait les fins fils d'acier qui
animaient les membres... Et tout en travaillant, il murmurait à la petite araignée comme à une enfant
(ou une amoureuse, pensa Thyrio):
«Là, ma toute-belle... C'est rien. Le mécanisme n'a rien. Juste les pattes. Tu verras, ma toute-
belle, tu marcheras même mieux qu'avant.»
Il posa le tourne-vis et enleva de son cou une très fine chaîne d'or. Une clef aux volutes
d'argent aussi petite qu'une dent y était accrochée. Il remonta le mécanisme de l'araignée, posant à
peine ses doigts sur elle et lui murmurant toujours des mots doux. Thyrio observait, admiratif. Le
jeune homme remit son collier et enchâssa une petite gemme aux reflets bleutés dans le dos de
l'automate.
Les fils d'acier se tendirent, les pattes cliquetèrent sur l'établis et l'araignée reprit vie. Elle se
releva et regarda autour d'elle comme si elle s'éveillait d'un songe. Ses mouvements étaient
impressionnants de fluidité; on eut dit qu'elle était vivante, tant ses déplacements paraissaient naturels.
Thyrio ne s'étonnait plus du comportement du jeune apprentis.
«Que puis-je pour vous ?
- Heu... Je suis venu voir votre maître.»
Quelques longues secondes s'écoulèrent.
«Mon maître?
- Oui.
Je suis venu de Vent Couvert pour voir l'Horloger de Venise. J'ai un problème avec mon
cœur et...
- Il n'y a pas d'autre Horloger que moi, ici...»
Thyrio resta un instant déconcerté. Lorsque Citrouille lui avait parlé du maître horloger de
Venise, il s'était imaginé un vieil homme.
«Alors? Que puis-je pour vous?»
Thyrio se ressaisit. Il s'assit sur la chaise que le jeune homme lui désignait et s'expliqua d'un
ton presque naturel:
«Il y a quelques temps, j'ai offert mon cœur à... une amie.»
L'Horloger hocha lentement la tête et s'assit sur le bureau.
«J'ai déjà essayé de le remplacer par un autre, mais chaque fois il se désagrège et tombe en
poussière.
- Et vous ne pouvez pas vous passer de cet organe.
- Non. En effet. Je ne me sens pas... complet. Comme vide... Creux.»
L'Horloger glissa du bureau et marcha lentement entre les étagères, la tête levée vers elles, ses
doigts pianotant sur ses lèvres et l'autre main dans le dos. Puis il retournant vers Thyrio:
«Avez-vous une idée de ce qu'il vous faudrait?»
Thyrio fit non de la tête. L'Horloger énuméra, comme s'il réfléchissait à voix haute:
«Horloge... Pendule... Astrolabe miniature? Sûrement pas. Boîte à musique? Peut-être...»
Il s'interrompit et se rassit sur le tabouret devant Thyrio, les genoux sous les coudes et les
paumes sous le menton. La faible lueur des bougies dans les Ténèbres donnait un éclat de folie à son
regard.
«Parlez-moi de vous!
- Si ça peut vous aider à diagnostiquer le problème... Je suis chasseur de démons, et d'ailleurs
démon moi même. Je viens...
- Parlez-moi d'elle, surtout.
- C'est... Une mort-vivante. Elle...
- Belle?
- Sublime. De longs cheveux noirs et humides, une peau blanche, translucide; des veines
bleues. Très fine. Bien conservée; c'est souvent le cas, avec les noyés. Des mains froides, glacées
; des doigts fins et magnifiques... et des yeux... J'ai croisé plusieurs mort-vivants, croyez-moi, mais avec
des yeux pareils...»
L'Horloger laissa battre neuf fois les pendules de son atelier avant de poursuivre:
«Vous lui avais donné votre cœur.»
Il avait toujours ce ton d'assertion neutre.
«Oui. Un cadeau d'adieu...
- Vous êtes partis.
- J'étais traqué. Je ne pouvais pas... prendre le risque de... C'eut été... égoïste.»
L'Horloger hocha la tête. Quelques secondes de silence mécanique s'étirèrent.
«Vous l'aimiez ?»
Thyrio poussa un profond soupir.
«Je ne sais pas...»
L'Horloger se leva lentement et s'éloigna entre les étagères qui se perdaient dans l'obscurité du
plafond. Il avait une démarche soucieuse, les épaules voûtées et les mains jointes derrière le dos. Il
paraissait terriblement vieillit. Thyrio remarqua les boucles couleur miel de ses cheveux, coiffés en
catogan par un ruban de satin mauve, perdre leur éclat au fur et à mesure qu'il marchait vers les
profondeurs de l'atelier. Il leva soudain la tête, sans se retourner. «Chasseur de démons?» Il
s'enfonça à grandes enjambées dans l'arrière-boutique et disparut.
Thyrio se retrouva seul. L'atelier lui semblait beaucoup moins sombre, maintenant que ses
yeux s'étaient habitués à l'obscurité. Sur les étagères s'entassaient des bocaux de confiture remplis de
vis minuscules, de roues dentées grosses comme des boutons, d'écrous de toutes formes, de ressorts de
tailles variées, et de plein d'autre choses qu'il ne distinguait pas. L'image de la mercerie de Vent
Couvert lui revint en mémoire. Chaque bocal portait une vieille étiquette aux indications rendues
indéchiffrables par le temps. D'innombrables horloges et pendules couvraient les murs, chacune
participant à la mélodie mécanique qui emplissait la boutique. Les seules sources de lumière étaient
les bougies dont la cire coulait lentement sur les vieux livres qui encombraient le bureau. Il y avait sur
ce bureau des pots contenant un ensemble hétéroclite de tournevis, d'étranges instruments de mesure
et des pièces abandonnées à la poussière.
La petite araignée mécanique traversait la table de son pas souple, sans se presser. Lorsqu'elle
passa devant trois bougies fondues entre elles, le joyau de son dos scintilla de mille éclats de sang. Ce
n'était pas la même que celle au joyau bleu. Il y en avait plus d'une?
Thyrio prit soudain conscience des centaines de petits éclats et reflets qui marchaient ou
rampaient dans les Ténèbres, partout autour de lui. Des araignées tissaient des toiles d'acier dans les
ombres du plafond, des souris mécaniques se faufilaient entre les pieds des meubles, un lézard-pendule
grimpait au mur de sa démarche de métronome, un scarabée dont la carapace métallique jetait des
reflets irisés traversait un rayonnage d'étagère... La petite araignée au cristal rouge, elle, jouait au
funambule sur un fil invisible tendu entre le bureau et la chaise de Thyrio.
L'Horloger revint avec un vieux livre à la couverture noire et le tendit au démon. Sur sa reliure
usée s'alignaient quatre lettres de rouille: «Hexa». Un vague souvenir remonta à la mémoire de
Thyrio.Hexa... C'était comme retrouver puits oublié sous le lierre au plus profond d'une antique forêt.
Hexa, la cité-engrenage... Il ouvrit le livre au hasard. La petite araignée mécanique, perchée sur son
épaule, s'abîma avec lui dans les vieilles pages ambrées.
L'Horloger le regardait. Thyrio était devenu une enveloppe vidée de son esprit, perdu dans la
contemplation d'un autre univers. Le temps s'étira, comme un aigle suspendant son vol, scrutant le
monde, prêt à fondre sur sa proie. Les horloges semblaient battre au ralentis, comme pour laisser à
Thyrio le temps de contempler l'infini. Tic... Tac... Tic... Tac... Tic... Tac... L'Horloger se laissa
bercer par cette mélodie, oscillant la tête comme une algue suit les marées du temps, fermant les yeux
et devenant lui aussi mécanisme.
Plus tard, quand Thyrio releva la tête, il avait encore les yeux perdus bien au-delà de la petite
pièce. Il murmura:
«Où avez-vous trouvé ce livre?
- Un korrigan qui ne savait pas lire me l'a échangé contre une montre à gousset.»
L'Horloger avait les yeux toujours clos et la tête rejetée en arrière. Il se redressa avec un
craquement de cervicales, noyé dans la mélodie des horloges, et planta ses yeux dans ceux du démon.
«Vous connaissez.
- De nom.
- Vous pensez y trouver ce que vous cherchez?
- Sans aucun doute.
- Alors allons-y.»
Thyrio cligna des yeux. La réalité lui revint comme un seau d'eau dans la figure. L'Horloger se
leva, saisit une besace de cuir et commença à y fourrer quelques objets qui lui passaient à portée de la
main.
«J'ai envie d'explorer ce monde depuis des siècles. (Il ramassa une poignée de tournevis.) Je
suppose que vous trouverez comment nous y rendre. (Il attrapa une araignée mécanique par une patte
et la laissa tomber dans le sac.)
- Je ne sais pas, il faudrait que j'explore le livre et...
- Il est à vous. (Il saisit un pot, en dévissa le couvercle et prit une pleine poignée de roues
dentées.) Considérez-le comme le prix du voyage.
- Vous pensez vraiment que...
- Et la fabrication du cœur comme celui de ma protection. (Il rattrapa l'araignée qui tentait de
s'échapper de la sacoche.) Quand nous aurons trouvé ce qu'il nous faut, naturellement.
- Non, attendez, vous...
- Nous partagerons nos trouvailles à notre retour. (Il s'agenouilla devant une étagère, tira une
boîte à chaussure d'en dessous et y prit quelques objets.)
- Mais il faut que je passe à Vent Couvert prendre mes affaires, que j'aille à Pandaemonium
récupérer des pactes; il faut trouver un chemin jusqu'à Hexa et...
- Le temps n'a pas vraiment d'importance. (Il se releva et rangea la boîte du pied.) Je vous
accompagnerai.»
Il balança son sac sur l'épaule, s'approcha de la porte d'entrée, décrocha une clef de son clou et
se retourna vers Thyrio. Les pendules mesuraient le vide et la lumière grise tombait des fenêtres
poussiéreuses. Le contre-jour argenté noyait le corps de l'Horloger et ses yeux brillaient dans l'ombre.
«Si la moitié de ce que raconte ce bouquin est vrai, ce monde est une caverne aux
merveilles.»
Toujours assis sur sa chaise prés du halo dorée des bougies, Thyrio sourit. Au fond des
ténèbres, l'éclat de ses canines reflétaient celui du regard de l'Horloger.

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MessageSujet: Re: Projet : Hexa - version définitive   Lun 12 Oct - 14:19

Passage par Vent Couvert

Thyrio vint rejoindre l’Horloger à la proue de la caravelle. L’air était limpide ; le ciel entièrement bleu. Le navire voguait à vive allure, toutes voiles dehors, droit vers Vent Couvert et le soleil levant. Ses larges voiles carrées étaient gonflées de fierté ; sa proue généreuse éclaboussait l'écume que les rayons dorés transformait en dauphins de lumière. L'Horloger était accoudé au bastingage et respirait les embruns parfumés à s'en faire éclater les poumons. Il gardait les yeux fermés, se délectant des rayons du soleil sur sa peau.
Vent Couvert perça bientôt l'horizon. À la vue de ses innombrables tours blanches comme de la nacre, l'Horloger ressentit une pointe d’excitation au creux de la poitrine. Il découvrait pour la première fois ce Comptoir des Mondes dont il avait maintes fois entendu parler. Bientôt ils purent apercevoir le port, quartier de bois construit sur l'eau, accroché au bouquet de tours effilées. La caravelle apponta enfin. Ils prirent leur bagage, Thyrio paya le capitaine et ils mirent pied à terre entre deux ballots de marchandises.
Le démon guida le jeune homme à travers le port. Chaque maison, chaque rue, chaque taverne était entièrement construite en bois. Le quartier entier flottait sur la mer, accroché à Vent Couvert. Les pontons sombre firent place au basalte noir qui portait la cité marchande au-dessus des flots. Les ruelles montaient entre les pieds des tours blanches et se rejoignaient au sommet du roc émergé. Il y avait là une vaste place dont les pavés formaient des motifs compliqués.
Les voyageurs entrèrent dans une grande auberge du pourtour de cette place : la Lune Mauve. La pierre du seuil étaient lisses et patinées, usées par des milliers de pas. Les murs étaient épais ; les poutres apparentes de bois précieux. Toutes les fenêtres portaient des croisillons. Une grande cheminée occupait tout un côté de la vaste salle commune ; son manteau était gravé d'une fresque qui se lisait comme un livre. Dans les fauteuils et autour des tables basses, des personnes en robes qui portaient des capuchons ou de grands chapeaux discutaient à voix basse ou lisaient de vieux grimoires. Ils étaient mages, prêtresses, enchanteurs ou magiciennes. Plusieurs étaient humains, mais d'autres arboraient des traits aquatiques ou sylvestres.
Thyrio et l'Horloger entrèrent dans la salle à manger. Une naïade à la peau bleue et aux formes souples glissait entre les tables et servait les quelques clients. Elle s'approcha des nouveaux venus et les salua. Elle connaissait Thyrio.
« Que puis-je pour vous ?
- Je suis venu récupérer mes affaires et régler mon ardoise. Je pars pour une durée indéterminée.
- À peine arrivé, déjà reparti. Hein, Thyrio ? »
Le démon versa dans sa main le contenu d'une bourse en fin tissu noir. Les perles, les coquillages rares et la nacre s'y entassèrent dans un doux tintement. Il compta, remit quelques perles dans la bourse et tendit le reste à la Naïade.
« Je suis désolé : n'ai plus d'or. J'ai dépensé le peu qui me restait pour le voyage à Venise et je n'ai que du sel, là-haut.
- Aucun souci. »
L'Horloger suivit le démon dans l'escalier qui menait aux chambres. Il s'arrêta devant la numéro treize. Thyrio entra, mais l'Horloger resta dans le couloir, pétrifié : la pièce, déjà petite, était rendue exiguë par le capharnaüm qui y régnait. Thyrio jeta sa cape de voyage sur le lit et commença à rassembler ses affaires. Il ramassa les billes qui traînaient sur le plancher et les mit dans un petit sac. Il s'assit en tailleur sur la paillasse et tria les cartes qui s'y étalaient en trois paquets, qu'il rangea dans l'une des profondes poches de son pantalon. Il attacha à sa ceinture une vieille poupée de chiffon toute rapiécée, avec un horrible visage cousu. Il prit plusieurs petites bourses de cuir contenant du sel qu'il noua également à sa ceinture. Il rangea les nombreux livres éparpillés sur le lit, le sol ou la table de chevet dans un sac. Il remplit ses larges poches de tout ce qui traînait encore : quelques cristaux de roche, plusieurs dés aux formes étranges et des amulettes. Puis il passa le sac contenant les grimoires en bandoulière et jeta sa cape sur ses épaules.
« En avant ! » fit-il en passant devant l'Horloger qui n'avait pas bougé d'un pouce. Il verrouilla la porte sur la chambre à présent vide, redescendit dans la salle commune et rendit la clef à la Naïade.
Comme il se faisait tard, ils décidèrent de manger ici. Ils s'installèrent à une table, dans un coin tranquille. La grande salle commençait à se remplir, à cette heure. Des mages venaient prendre un repas avant de retourner dans leurs tours blanches, et des créatures de nombreuses origines s'y côtoyaient. Il y avait un immense golem de boue sans visage et un minuscule gobelin à la peau grise ; il y avait un ange resplendissant au regard triste et un monstre difforme et tentaculaire qui buvait un verre de sang.
L'Horloger détacha son regard de l'insolite spectacle et reporta son attention sur Thyrio. Cédant à la curiosité, il demanda :
« Vous voyagez toujours avec… tout ça ?
- Toujours lorsque je suis en mission pour la loge de Sel, ou lorsque je pars en terrain inconnu, comme nous nous apprêtons à le faire.
- Qu'est-ce que la loge de Sel ?
- C'est la guilde des chasseurs de démons, dont je dépend. C'est aussi l'une des guildes les plus influentes de Vent Couvert, bien que son effectif soit mince.
- Si je comprend bien, ce que vous venez de récupérer sont en quelques sortes vos armes de chasseur de démon.
- C'est à peu près ça. »
La naïade s'arrêta à leur table, un plateau à la main. Elle tendit un livret à la couverture en cuir mauve à l'Horloger et se tourna vers Thyrio.
« Une idée de ce qui te ferait plaisir ?
- Voyons voir… Amène-moi une panière de fruits. Ce serra tout, pour moi.
- Tu as vraiment des goûts de luxe !
- Quand on peut se les payer… Reste dans les premières pages, lança-t-il à l'horloger qui fronçait les sourcils, plongé dans le menu.
- Oh, pardon, j'ai oublié de vous prévenir, s'excusa la serveuse. Pour les humains, c'est jusqu'à la page trois.
- Je te conseille quelque chose de léger, continua Thyrio. C'est un chemin périlleux qui nous attend.
- Où allez-vous, si ce n'est pas indiscret ?
- Pandaemonium. »
La naïade ouvrit de grand yeux et siffla entre ses dents.
« Ça fait loin…
- Pas quand on connaît un raccourcis.
- Dans tous les cas, bonne chance ! »
Elle adressa un sourire malicieux à l'Horloger qui lui rendit le menu.
« Une salade de fruits de mer, je vous prie.
- Je vous amène ça ! »
* * *
Thyrio termina son quartier d'orange, glissa la dernière pomme dans une de ses poches et se leva. Il posa une émeraude taillée de la taille d'une miette de pain au centre de la table. L'Horloger se leva, prit sa sacoche, et ils se dirigèrent vers la porte. La naïade leur lança un joyeux « Bon voyage ! » et ils furent dehors. Le jeune homme rattrapa Thyrio, qui marchait déjà d'un bon pas, et lui demanda :
« Une émeraude pour deux repas, ce n'est pas un peu cher ?
- L'émeraude était petite, et ça comprenait un pourboire pour Nayla. Mais tu as raison, les fruits étaient chers : ils viennent de maraîchages par bateau. Par contre, les fruits de mer et les poissons sont intéressants, ici ; ils les achètent directement aux pêcheurs ou aux créatures marines.
- Tout de même, un éclat d'émeraude…
- À Venise, elle aurait eu plus de valeur. Mais ici, c'est un Comptoir des Mondes. Les pierres précieuses ne sont pas si rares. »
Plusieurs secondes silencieuses s'écoulèrent. Thyrio ajouta en marmonnant, comme pour lui-même :
« Ça fait des mois que je bouffe du poisson. J'avais envie de fruits, avant de revoir Pandaemonium. »
Ils marchèrent en silence, descendirent des ruelles étroites et des escaliers tortueux, serpentant entre les pieds des tours blanches. Ils arrivèrent à une placette, encaissée entre les hautes maisons qui la bordaient. Un orme au large tronc planté en son centre étendait sa vaste ramure d'une façade à l'autre. L'Horloger trouva l'arbre magnifique. Il dégageait une aura de force, paternelle et rassurante, tendant ses hautes branches vers le ciel bleu et protégeant la petite place de son ombre fraîche. Dans un coin, une glycine luxuriante laissait pendre ses lourdes grappes de fleurs et baignait de ses senteurs sirupeuses une terrasse de café.
Le Masque du Diable était un tout petit café, à l'intérieur profond et plutôt sombre. Un comptoir étroit se tenait près de la baie vitrée, sous la tonnelle. Cette baie était toujours ouverte, laissant entrer le parfum sucré de la glycine et un peu de lumière de la place ombragée. À l'intérieur, les murs disparaissaient entièrement derrière des étagères remplies de centaines de livres. Le mobilier était disparate mais accueillant : il y avait des chaises, de vieux fauteuils, des tables et de petits bureaux, généralement anciens, en bois sculpté.
L'Horloger y suivit le démon. Ses yeux s'habituaient à l'ombre tandis qu'il regardait autour de lui. Une chose insolite attira son attention : il y avait un grand rocher, derrière le comptoir, près de l'entrée. Ses différents gris s'alliaient avec les tons sombres et lumineux des mousses qui le marbraient par endroits. Lorsque le rocher se leva, l'Horloger fut si surprit qu'il recula vivement et se cogna contre un meuble.
Thyrio s'installa dans un fauteuil à haut dossier. Le golem de roche contourna le comptoir et s'assit sur une chaise en osier en face de lui. Il se tourna à demi vers l'Horloger qui hésitait et l'invita à prendre place autour de la table basse. Le démon sortit un livre de son sac et le lui tendit. Le golem fronça ses sourcils moussus et déchiffra le titre, puis hocha lentement la tête.
« Qu'en as-tu pensé ?
- Intéressant. Le style est un peu lourd mais l'univers est prenant. L'intrigue est plutôt complexe, mais ça me plaît.
- Bien. Cet auteur a aussi écrit une saga en plusieurs volumes. Veux-tu que j'aille te chercher le premier tome ?
- Merci, mais pas cette fois. Je pars pour une durée indéterminée et… J'aimerais te laisser un message pour Citrouille. Ça ne t'ennuie pas ?
- Pas du tout. »
Thyrio sortit plume et papier de son sac et griffonna un mot sur un coin de la table. Puis il le roula et le noua avec une sorte de collier en fer en forme de losange. Du fond de sa poche, il tira une bille parcourue de spirales pourpres et l’enchâssa dans le bijou. Il claqua des doigts et un œil apparut entre les volutes de fumée immobiles.
« Noïta, je t'ordonne de ne laisser lire ce message qu'à Citrouille, et à aucune imitation, illusion ou doppelgänger qui reproduirait son apparence, récita-t-il solennellement. As-tu compris ? »
L’œil cligna une fois et Thyrio remit la missive au golem.
« Merci, Pierre.
- Bon voyage. »
Dans l'ombre, au fond du café, une jeune fille à la peau sombre les regardait sortir, par-dessus son livre et la monture de ses lunettes.
* * *
Le flanc nord de la Grève Venteuse était un alignement de rocs de basalte hérissés. Les vagues qui s'y brisaient les rendaient d'un noir luisant. Sur le flanc sud, le vent entassait le sable contre les rochers et la grève descendait en pente douce jusqu'à la mer. Vu du ciel et des cartes marines, cette langue de sable sinueuse formait comme une nageoire et faisait ressembler Vent Couvert à une étrange créature marine. À terre, les contours déchiquetés des rochers évoquaient l'impressionnante épine dorsale d'un monstre des abysses. Certains vieux loups de mer du port disaient, lorsque l'alcool les rendait lyriques, que l'on pourrait trouver des arrêtes d'une taille impressionnante qui partiraient des rochers, en creusant sous le sable.
C'est le long de ce que certains esprits imaginatifs nommaient la nageoire caudale de Vent Couvert que Thyrio et l'Horloger cheminaient. Le vent et le sable fouettaient leurs visages. La cape du démon ressemblait à un monstre furieux qui agitait son corps vaporeux pour se défaire de ses épaules.
« Où va-t-on, à présent ? » cria le jeune homme. Sa question fut emportée par le vent. Quelques pas devant, Thyrio lui répondit sans se retourner, mais ses paroles lui parvinrent distinctement malgré les bourrasques : « La Calanque aux Crabes ».
Un peu plus tard, il s'arrêta et sembla consulter quelque chose ; un objet qu'il tirait des plis de sa cape. L'Horloger le rattrapa et se pencha par-dessus son épaule, mais il avait déjà rangé l'objet et portait son regard au-delà des rochers noirs. Ils s'y dirigèrent et grimpèrent sur la petite crête. Les vagues explosaient sur les arrêtes tranchantes et projetaient leur écume haut dans le ciel. Thyrio semblait chercher quelque chose, mais l'Horloger ne savait pas si c'était entre les rocs acérés ou dans les vagues qui s'y brisaient. Ils firent quelques pas de plus, glissant sur les blocs humides et trébuchant contre les coquillages qui semblaient en faire partie. Ils enjambaient d'étroites crevasses, au fond desquelles le clapotis de l'eau était à la fois amplifié par l'écho et étouffé par le labyrinthe des anfractuosités. De temps à autre, Thyrio jetait un coup d’œil au mystérieux objet.
Ils parvinrent finalement à la Calanque aux Crabes. C'était une crique qui se prolongeait sous les rochers et formait une petite plage souterraine devant un bassin profond. Près de l'entrée de la grotte, sur un rocher qui dépassait à peine de l'eau, une étrange créature frappait une huître avec une pierre. Elle mesurait près d'un mètre et avait une forme vaguement humanoïde ; sa peau était aussi noire que le basalte et ses membres étaient maigres comme des branches. Il avait deux têtes mais l'une était un crâne blanc et mort, et portait une étoile de mer sur la moitié du visage. L'autre tête était bien vivante et portait un bicorne de marin couvert d'algues. Ses coups semblaient désordonnés et peu précis, sûrement à cause de la faim. Lorsque Thyrio se manifesta ; la créature se retourna, le reconnu et parut soudain très ennuyée.
« Que veux-tu ?
- Que tu ouvres la porte vers Rly'eh.
- Je n'ai pas le temps de m'occuper de toi. Comment voulez-vous que je survive, entre ces goélands qui mangent mes huîtres et ces Voyageurs qui me dérangent tout le temps ? Hein ?!
- Il se trouve que j'ai une magnifique perle dont je ne sais pas quoi faire…
- Ça ne remplit pas un ventre, ça ! »
La créature maugréa encore en s'acharnant sur son huître. Tout en discutant, Thyrio s'était rapproché. Lorsqu'ils furent sur le même rocher, il se pencha vers lui et fit miroiter sous son nez une grosse perle aux reflets roses.
« Si une belle sirène venait à passer, je suis sûr qu'elle ne jetterait pas le moindre regard à ta collection de coquillages… Sauf peut-être pour avoir le privilège de contempler cette merveille… »
Le démon laissa planer ces mots. La créature jeta un regard à la perle, puis à l’huître à moitié brisée sur le rocher, au goéland qui suspendait son vol dans les embruns, à l'Horloger, resté en retrait, puis à la perle et finalement aux vagues qui venaient se briser sur les rochers.
« Tu m'ennuie ! s'écria-t-il soudain. La marée remonte déjà. Le temps que j'ouvre ta fichue porte, tout ça sera sous l'eau et mon ventre sera vide, alors que ceux des mouettes seront pleins !
- Si c'est ton ventre qui t'inquiète, tu peux immédiatement aller préparer la porte ! »
Thyrio bondit sur un rocher proéminent et rejeta sa cape sur ses épaules. Il plongea la main dans une sacoche et en sortit une poignée de billes. Il leur murmura des paroles rapides qui furent emportées par le vent puis les tendit au-dessus des rochers, la paume grande ouverte. Une explosion projeta des dizaines de traînées noires qui retombèrent dans l'eau ou sur les pierres sombres. L'une d'elles frappa un goéland qui s'abîma dans les flots tumultueux et une autre atterrit aux pieds de l'Horloger. À chaque endroit qu'avait atteint une traînée noire se trouvait une minuscule créature visqueuse, sans formes et gélatineuse. D'un large geste de la main, du haut de son promontoire, Thyrio embrassa la mer, la crique et les rochers. Les créatures visqueuses se dispersèrent immédiatement, comme autant d'éclairs noirs glissants entre les anfractuosités.
« Et maintenant, s'exclama Thyrio, la Porte ! »
* * *
La petite créature bicéphale les rejoignit quelques minutes plus tard, de l'autre côté des vertèbres de basalte, sur la Grève Venteuse. Il portait des bracelets en pierre grossière et s'appuyait sur un bâton. Il s'agissait d'une branche noueuse et ondulée comme un vieux serpent, polie par les vagues et le sable. Trois algues séchées et tressées ornaient le pommeau de quelques coquillages qui tintaient les uns contre les autres. La créature utilisa le bâton pour tracer un large dessin circulaire dans le sable, sous l’œil intéressé de l'Horloger et celui de Thyrio, impénétrable et circonspect. Lorsqu'il eut fini, il brandit son bâton au-dessus de son vieux bicorne, ferma les yeux et murmura dans les embruns. Le crâne sur son épaule claqua trois fois des dents. Le dessin disparut lentement, comme la brume nocturne qui se délite aux lueurs de l'aurore.
Un large puits s'ouvrait à présent à même le sable. Un parfait disque d'ombre qui semblait s'enfoncer dans les abîmes insondables. Le passeur jeta un regard à Thyrio, et celui-ci hocha gravement la tête, avant de se retourner vers la crête, croisant les bras. Presque aussitôt, une myriade de crabes sortirent des rochers et s'avancèrent sur le sable de leur démarche mécanique. Chacun portait quelques coquillages éventrés entre ses pinces ou transportait de larges huîtres sur sa carapace, comme des offrandes sur des plateaux de nacre. Les chairs tendres et humides des mollusques reflétaient les rayons du soleil. Un oiseau au plumage noir et étincelant déposa trois poissons devant le passeur et se posa non loin de la légion en cuirasse, qui déchargeait ses présents sur le sable doré. Thyrio frappa une fois dans ses mains et les crabes se brisèrent dans un bref et atroce concert de craquements et de chairs déchirées.
Très lentement, de fins rubans de fumée s'élevèrent des cadavres à moitié sur pieds et s'étirèrent dans l'air qui retenait son souffle. Les fumerolles noires se rassemblèrent autour de Thyrio, tourbillonnant un instant avant de se condenser au-dessus de sa paume ouverte. Il fit glisser les billes dans leur sacoche et planta son regard sur l'oiseau noir. Une orbe obscure à l'aura violette s'en détacha, et le goéland au plumage redevenu blanc sursauta et s'en fut à tire d'ailes. L'orbe vint se lover au creux de la main du démon, se changea en calot et disparut à son tour dans les plis de sa cape.
« Tu avais parlé d'une perle…
- Il fallait choisir ; c'était le ventre ou les yeux. »
Sans un mot de plus, Thyrio s'engagea dans l'escalier circulaire qui chutant dans les ombres du puits. « Toi, quand tu fais quelque chose, tu ne le fais pas à moitié » lui glissa l'Horloger en lui emboîtant le pas. Le démon ne répondit pas et continua à s'enfoncer des les ténèbres.

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MessageSujet: Re: Projet : Hexa - version définitive   Lun 12 Oct - 14:21

Étape à Pandaemonium

Il y avait sûrement plus d'une heure qu'ils suivaient cet escalier qui plongeait à la verticale dans les flancs de la terre. La lumière du jour les avait abandonnés depuis longtemps. Seul un feu-follet invoqué par Thyrio les guidait sur les marches irrégulières et suintantes d'humidité.
Ils marchaient en silence, écoutant l'écho de leurs pas et la mélodie des gouttes d'eau qui chutaient à travers les ombres. Sans les distinguer, l'Horloger s'imaginait des gouttes plus limpides que les ténèbres qui tombaient aveuglément depuis des hauteurs vertigineuses. Dans son esprit, il les voyait frapper la surface d'une eau transparente comme le verre, que portaient de larges calices de basalte. Elles jouaient dans la nuit éternelle de cette grotte une mélodie irréelle et décousue ; brèves note cristallines, nées de l'union de la roche et de l'eau au cœur des ténèbres.
La tête de l'Horloger commençait à tourner ; l'air trop pur du sous-sol enivrait son esprit et désorientait ses sens. Sans qu'il en ait vraiment conscience, les marches se faisaient de plus en plus irrégulières et s'asséchaient imperceptiblement.
« Quatre mille neuf cent vingt-sept. » souffla Thyrio en s'arrêtant sur une marche. L'Horloger manqua de tomber en avant lorsque le démon se baissa jusqu'au sol. Il écarta les bras et reprit son équilibre, trop endormi pour réaliser qu'il venait d'échapper à une chute pour le fond de l'abîme. Il entendit vaguement Thyrio prononcer un mot qui alla se perdre en échos lointains sur les parois invisibles, comme si le démon était partout à la fois. Seul le silence répondit à cet appel.
« Putréfaction… Zakini, à combien en es-tu, toi ? Je crois que j'ai mal compté. »
Cette fois-ci, les ténèbres répondirent.
« Tu es sur la quatre mille neuf cent vingt-neuvième marche, seigneur. »
Thyrio remonta de deux marches, poussant l'Horloger qui faillit trébucher. Ce dernier se frotta les yeux et observa le démon tracer quelque chose sur une marche avec son doigt, à la lueur du feu-follet qui venait tourner lentement autour d'eux. Il crut distinguer, parmi les ombres mouvantes, la forme d'un poignard, avant qu'il ne disparaisse dans les plis de la cape de Thyrio.
« Xiris, gardien de cette marche, répond à mon appel.
- Je suis là, ssseigneur… murmura l'obscurité.
- Ouvre cette porte.
- Tout ssservice mérite sssalaire. N'as-tu rien pour ton humble ssserviteur ?
- Ouvre cette porte, avant que je ne t'y contraigne, trancha Thyrio d'une voix neutre, étrangement dénudée d'écho.
- Notre maître n'approuvera jamais cette démonssstration de force sssuperflue.
- Xirissmah Arifictëa, ouvre. »
* * *
Ils avaient continué à descendre cet escalier infini ; ils avaient continué à marcher dans le noir, au bord de cet abîme sans fond ; ils avaient continué à se perdre dans les profondeurs secrètes des ténèbres. Et pourtant, sans franchir ni porte ni pont, ils avaient changé de chemin.
Le chant de l'eau s'était tu, et avait fait place au silence de la pierre. L'humidité avait disparu, et des vapeurs de souffre remontaient des tréfonds de la terre. Le boyau s'était élargi et l'escalier était devenu une succession d'arches à flanc d'aven. Des reflets sanglants semblaient jouer sur la roche ; la chaleur montait sournoisement ; les ténèbres paraissaient se peupler d'une présence oppressante.
Soudain, au détour d'une anfractuosité, les ombres se déchirèrent. Au fond du gouffre coulait un impétueux fleuve de lave dont l'éclat illuminait l'intérieur d'une géode aux proportions démentes. Chacun des cristaux qui tapissaient les terrasses de ses flancs était un palais d'améthyste et d'obsidienne ; des îles volantes, pareilles à des crocs, flottaient dans l'air étouffant et soufré ; des jardins improbables de plantes aux larges feuilles veinées de rouge poussaient aux pieds des tours de basalte.
Thyrio et l'Horloger suivaient les dernières marches de l'Escalier, qui s'incurvait pour devenir un sentier de roche à flanc de gouffre. Le fleuve de lave en contrebas s'enfonçait dans la terre derrière eux et la cité démoniaque s'offrait à leurs yeux dans toute sa splendeur, parée de ses ombres et ses reflets.
Le chemin passa par un petit pont de lave séchée qui enjambait un ruisseau annexe du grand fleuve. Il ressemblait à une éclaboussure de magma figée dans le temps, reliant les deux rives. Sur chaque berge poussaient ces étonnantes plantes. L'Horloger se pencha au dessus du bord du pont, fasciné par ces larges feuilles presque noires et veiné de rouge lumineux. Les vapeurs soufrées remontaient de la rivière et lui brûlaient le visage.
Il rejoignit Thyrio qui l'attendait au pied du pont et respirait avec bonheur cet air brûlant. Le sol de la place où ils se trouvaient était de basalte lisse et non pavé, gravé d'une large étoile à neuf branches. Les boursouflures d'anciennes coulées de lave qui la bordaient étaient creusées de nombreuses ouvertures. Elles étaient de tailles variées, au niveau du sol, au bout d'étroits escaliers taillés ou devant de petites terrasses. Plusieurs centaines de mètres plus loin, sur les hauteurs qui précédaient la paroi de l'immense géode, l'Horloger distinguait, à travers l'air épais et chargé de cendres, les palais d'améthyste et les tours d'obsidienne qu'il avait aperçu depuis l'escalier.
Quelques être étranges passaient par la placette et les regardaient d'un air curieux. La plupart étaient des golems sans visage au corps grossier fait de lave ou de basalte. Il y avait aussi quelques diablotins ; certains avaient des ailes, d'autres avaient des cornes, parfois une queue fourchue et des sabots.
L'Horloger sursauta quand un sifflement aigu retentit derrière lui. Thyrio avait porté à ses lèvres un sifflet d'os sculpté en forme de tête de dragon. Il guettait à présent la voûte lointaine de la géode. Le jeune humain remarqua que le ciel était traversé par quelques chauve-souris solitaires dont le corps était fait de flammes. Elles ressemblaient à des lucioles au vol saccadé. Il y en avait également loin au dessus de l'archipel des îles volantes qui surplombaient le fleuve incandescent.
Bientôt, un cri à la fois monstrueux et joyeux fendit le sourd grondement de la lave. Un dragon aux écailles d'un noir pur surgit des ombres et se posa agilement sur la place, à un mètre de Thyrio. Trépignant de joie, la créature frottait sa grosse tête contre son maître et croassait de plaisir. Le démon riait et lui parlait, caressant son armure d'écailles qui semblait faite d'acier noir. L'Horloger remarqua qu'elle n'avait pas de pattes avant et des ailes bien grandes pour un dragon aussi petit. Mais son torse souple et musclé et sa longue queue terminée en pointe de flèche devaient lui conférer une agilité stupéfiante, dans les airs.
« C'est une vouivre de lave. » précisa Thyrio.
La créature tourna la tête vers l'Horloger et le fixa de son regard rougeoyant. Puis elle souffla un léger nuage de cendres par les naseaux, regarda Thyrio et émit un bref croassement approbatif. Le démon grimpa sur ses épaules, tendit la main au jeune homme et l'aida à grimper en croupe. En sentant les puissantes ailes hisser avec effort le trio au dessus de la place, l'Horloger fut pris d'une soudaine inquiétude. La vouivre, parvenue au dessus des maisons troglodytes, vira sur le flanc et plongea vers le lit de la rivière. Elle passa sous le pont de lave séchée dans une gerbe de lucioles incandescentes et d'un puissant coup d'ailes gagna les obscures hauteurs de la voûte.
Quand l'Horloger ouvrit les yeux, ils étaient déjà loin des faubourgs de la cité. Il se laissa émerveillé par le vol de chauve-souris de feu qui les suivait et bercer par le mouvement mécanique des omoplates du monstre qui le portait. Ils semblaient se diriger vers une petite île volante d'où tombait une fine cascade de lave qui allait rejoindre le fleuve, prés de cinquante mètres plus bas. D'autres îles, plus massives, gravitaient à des hauteurs plus élevées. En se rapprochant, les contours d'un sombre manoir aux tours anarchiques se dessinèrent. Il était posé au bord de l'île, près d'une petite marre d'où la lave tombait comme un fin pilier lumineux. La vouivre se posa et les voyageurs mirent pied à terre. Le démon lui murmura quelques mots, la créature hocha la tête et s'envola. L'Horloger la regarda disperser quelques chauve-souris et disparaître dans les ténèbres de la voûte.
La clientèle du Calice Noir se composait de démons aux traits elfiques et de créatures végétales aux têtes de citrouilles évidées. Lorsque Thyrio entra, beaucoup d'yeux le suivirent, mais plus encore s'attardèrent sur celui qui le suivait. Le brouhaha des conversations se chargea de chuchotements étonnés.
« Thyrio revient ? Je ne savais pas.
- Moi non plus. Et regarde qui l'accompagne.
- Il a une tête de démon, mais pourtant…
- Il n'en a pas l'air…
- Qu'est-ce que ça pourrait être ? »
L'Horloger essaya de marcher naturellement dans les pas de Thyrio et concentra son attention sur l'architecture improbable de l'auberge. Les murs étaient faits de gros blocs de pierre et de bois noir assemblés sans ordre apparent. Il ne semblait y avoir qu'une seule pièce, mais à la forme très étrange : prés de l'entrée le plafond était bas, mais au centre elle formait comme un large puits dont les bords étaient creusés de terrasses et de mezzanines, auxquelles ceux qui ne savaient pas voler pouvaient accéder par des échelles et des escaliers.
Thyrio s'approcha du bar et appela le serveur. C'était l'une des créatures maigre à tête de citrouille évidée. À travers ses yeux, on distinguait la lueur tremblotante d'une bougie. Il dévisagea l'Horloger, puis s'adressa au démon.
« Thyrio ! Quelle conjoncture te ramène si soudainement à notre vue ? Qu'est-ce que je te sers ?
- On verra plus tard. Je ne fais que passer. Tu as une chambre de libre pour cette nuit ?
- Pour toute la nuit ?!?
- Pas pour moi, idiot ! »
Thyrio Il désigna le jeune homme d'un mouvement de tête. La citrouille haussa les épaules et posa une clef sur le bar. « On pose nos affaires et on revient boire un coup. » lança le démon à l'adresse de l'Horloger.
Ils empruntèrent un escalier de bois qui semblait grimper dans l'une des tours de la taverne, puis traversèrent un couloir courbé et enfin grimpèrent une échelle. Ils entrèrent par une trappe dans une petite salle circulaire et Thyrio posa sa cape et ses sacs dans un coin. Il n'y avait comme mobilier qu'un luxueux lit à baldaquins pourpres. Une étroite fenêtre de donjon donnait sur le vide.
« Un seul lit ?
- Je ne dors pas. »
L'Horloger haussa un sourcil et Thyrio expliqua de mauvaise grasse :
« Pour un démon, un lit sert rarement à se reposer… »
Le jeune homme jeta un regard perplexe au somptueux lit, posa sa sacoche et rattrapa Thyrio qui redescendait dans la grande salle.
« Une fusion et une sève de dionée ! » répéta le barman en posant les consommations sur le comptoir. Le démon les emporta et rejoignit l'Horloger à une table tranquille. Le jeune homme jeta un regard circonspect au liquide rouge-rubis qu'il avait sous le nez.
« Qu'est-ce que c'est ?
- Je te le dirai après… » Il lui lança un clin d’œil. « Essaye, tu verra bien. »
Le jeune homme porta le verre en pierre à ses lèvres et en avala une gorgée. Brûlant et sirupeux ; plein de nuances subtiles. L'Horloger eut l'image d'un kaléidoscope des rouges et ors de la lumière traversant un rubis ciselé. Il s'étrangla à moitié et reposa le verre en toussant. Très chaud et un peu corsé, malgré tout. Thyrio étouffa un rire au fond de sa chope.
« Tu te souviens des grandes plantes carnivores que tu observais depuis le pont, tout à l'heure ? Ce que tu viens de boire est fabriqué avec leur sève. »
L'Horloger haussa les sourcils d'un air impressionné et s'envoya une gorgée un peu plus ferme de sève de dionée.
« Et toi, tu as pris quoi ?
- Une fusion. De la lave très chaude et fluide.
- De la lave ?!
- J'en buvais souvent à Azaroth. Et à Pandaemonium, je n'ai trouvé de fusion que dans cette taverne.
- C'est courant de boire de la lave, pour les démons ?
- Uniquement dans les mondes de feu. Il y a beaucoup de laves différentes : du mauvais basalte tiède à des laves excellentes comme celle de périotite. »
Il sortit du pain et du fromage d'un sac et les posa sur la table.
« Commence avec ça. Je vais essayer de te trouver autre chose.
- Et toi ? Tu ne manges pas ?
- Les démons et les morts ne mangent pas par nécessité. »
Thyrio revint un instant plus tard avec un bol de soupe au potiron et le fit glisser au jeune homme.
« Au fait, où sommes-nous, exactement ?
- Pandaemonium. C'est la capitale des enfers d'Ectaly, un monde de plantes. Les citrouilles que tu vois ici sont des morts de ce monde. Les Ectalians vivants n'ont pas la tête vide.
- Nous sommes passés directement de Vent Couvert aux enfers d'un autre monde ?
- Pas directement. Le passage qui part de la Calanque aux Crabes conduit normalement à R'lyeh, la capitale des enfers du monde aquatique auquel Vent Couvert appartient. Mais nous avons emprunté un passage secret qui…
- Attend… La capitale de quoi ?
- Des enfers du monde de Vent Couvert.
- … ?
- Bon, reprenons du début. Chaque monde a un monde-cimetière associé. C'est là où les âmes vont après la mort, avant de se réincarner. Parfois les démons y habitent aussi, s'il n'y a pas de monde démoniaque à part.
- Il y a forcément des démons ?
- Les démons sont aussi nécessaires que la mort. Il faut que les vivants naissent, désirent, souffrent et meurent.
- C'est pas gai, comme programme.
- C'est a vie. D'ailleurs, sans plaisir ni peine, la vie ne serait pas très palpitante. Comme c'est un schéma qui fonctionne bien, beaucoup de dieux ont créé leurs mondes comme ça. Parfois ils y ajoutent un royaume angélique pour avoir plus de contrôle sur les mortels. Un dieu peut aussi séparer plus ou moins les démons, les morts et les vivants pour éviter qu'ils sèment la pagaille.
- Plus ou moins ?
- Ouais. J'ai déjà vu un monde qui n'avait ni enfers ni royaume démoniaque : les vivants étaient tout le temps hantés par les morts et les démons étaient libres d'aller et venir.
- Incroyable…
- Bref. D'habitude on cloisonne et on met des petits dieux pour gérer tout ça : le passage dans l'au-delà, le destin, les cultes… Et donc, Vent Couvert fait partie d'un monde : la Mer des Brumes. Ce monde a un cimetière dont R'lyeh est la capitale, et la Calanque aux Crabes est l'une des portes qui permet d'y accéder. Ectaly a aussi son monde-cimetière, dont Pandaemonium est la capitale, et il existe un raccourci pour atteindre l'un depuis l'autre. Sinon, nous aurions du passer sur Ectaly puis ensuite trouver un passage vers ses enfers.
- Tu as appris tout ça à Vent Couvert ?
- Les démons savent ce genre de chose. Il n'y a que les mortels qui ont besoin de l'apprendre. C'est d'ailleurs pour ça que la Guilde des Voyageurs existe. »
L'Horloger bailla et se frotta le visage. La journée avait été longue. Il songea vaguement que le matin même il quittait Venise pour la première fois, à la proue d'une caravelle.
« Pourquoi sommes-nous ici, déjà ?
- J'ai continué à lire le livre d'Hexa. Il va nous falloir bien plus que des vivres pour explorer ce monde. Et quoi de mieux qu'une capitale infernale pour préparer une telle expédition ?
- Pourquoi pas Rlié ?
- Parce que le seigneur de R'lyeh ne me doit aucune faveur, contrairement à Pandaemon. »

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MessageSujet: Re: Projet : Hexa - version définitive   Lun 12 Oct - 14:21

Départ de Pandaemonium

L'Horloger fut réveillé par un hurlement. Il mit un certain temps avant de comprendre que c'était de sa propre bouche d'où le cri avait jailli.
« Du calme, c'est moi », le rassura Thyrio. Il lui tendant la main pour l'aider à se relever. Voyant que son compagnon ne semblait pas l'écouter et avait toujours le regard vague et la bouche béante, il s'agenouilla près de lui et entreprit de le ramener à la réalité.
« Tout va bien. Tu es juste tombé du lit lorsque je suis entré. »
Le jeune homme inspira profondément avant de demander d'une voix pâteuse :
« … Où suis-je ?
- À Pandaemonium, capitale des enfers d'Ectaly, en route vers Hexa. Tu te souviens ?
- … Je crois. Alors le dragon, le fleuve de lave, l'araignée… Ce n'était pas un rêve ? »
Thyrio le releva d'une seule main.
« Bienvenue dans la réalité ! »
* * *
La vouivre les attendait devant la taverne du Calice Noir. Ils montèrent sur son dos et elle quitta l'île volante, plongeant vers le fleuve de lave.
« Et maintenant ? Où va-t-on ?
- Elle nous dépose à la place de l'étoile et on remonte à Vent Couvert, répondit Thyrio par dessus son épaule.
- Par l'Escalier ?! Elle ne peut pas nous amener jusque là-haut ?
- Impossible. Le gouffre de R'lyeh est bien trop humide pour une créature de lave. C'est une question d'opposition des manas. »
Ils remirent pied à terre au centre de l'étoile à neuf branches, à l'endroit même où ils étaient arrivés à Pandaemonium. La place était déserte, à cette heure-là. Thyrio prit la tête de la créature dans ses bras et lui murmura quelques mots à l'oreille. Un adieu un peu long à une simple monture, pensa l'Horloger.
Ils se dirigèrent vers le pont de basalte qui enjambait un bras annexe du fleuve de lave ; celui qu'ils avaient emprunté la veille. Parmi les volutes de chaleur les attendait une grande silhouette. Le jeune homme ralentit en l’apercevant, mais Thyrio marcha vers le pont d'un pas égal. Il ne s'arrêta que lorsqu'il fut face à la mince créature, et l'Horloger s'engagea presque à contre-cœur dans la fournaise, partagé entre une peur vague et inexpliquée et une ardente curiosité.
C'était un grand démon qui se tenait au milieu du pont de lave. Sa peau était d'un pourpre sombre, et ses yeux étaient deux billes d'obsidienne ; son visage était fin, d'une beauté androgyne et minérale. Il était vêtu d'une étroite robe de cérémonie noire, dont le seul écart à la sobriété était un grand rubis sanglant porté sur la poitrine. La découpe recherchée du col qui laissait ses épaules nues imitait les arêtes tranchantes d'un éclat de roche. Il était très grand, et sa minceur l'agrandissait encore. Thyrio paraissait petit, face à lui. Ils s'observaient attentivement. Il y avait dans le regard du grand démon une froide acuité, et l'éclat d'une intelligence implacable. Sa posture était grave, son visage fermé ; il gardait les mains jointes dans le dos.
« Le grand inquisiteur de Pandaemonium en personne, lança Thyrio, nullement impressionné. C'est trop d'honneur pour un humble démon tel que moi.
- Je suis justement là pour jauger précisément cette apparente disproportion, Thyrio. »
L'Horloger fut étonné de la manière dont l'inquisiteur avait prononcé ce nom, mais plus encore de la réaction de son compagnon : Thyrio avait tressaillit de s'entendre ainsi nommer, et il avait ravalé la réplique qu'il avait été sur le point de lancer. Il garda les dents serrées et ne dit rien. Une ombre de sourire sembla passer sur les lèvres minces de l'inquisiteur. Ce dernier ramena lentement sa main droite devant lui ; elle était entourée d'une aura d'ombre.
« Tendez vos deux bras face à vous, poings fermés. »
Thyrio s'exécuta, et les trois ombres que l'inquisiteur tenait à la main vinrent entourer ses poings et sa bouche. L'Horloger appréhendait ce qui allait suivre, mais Thyrio se targuait :
« Je connais des incantations silencieuses d'une redoutable efficacité.
- Ces précautions sont de pure forme, vous l'aviez deviné. Il est inutile que je vous énumère les protections dont je m'entoure ; je suis certain qu'elles n'ont pas échappé à un chasseur de démons tel que vous. »
Disant cela, et tandis que Thyrio serrait encore un peu plus les mâchoires, il sortit sa main gauche de derrière son dos. Elle tenait une roche de belle taille, mal dégrossie et de forme vaguement ovoïde. Deux anneaux de symboles gravés encerclaient cet œuf de pierre. Alors que l'inquisiteur la soutenait à bout de bras, une sombre lueur s'insinua dans les runes, puis l'incandescence gagna toute la roche, qui se mit à fondre lentement dans sa main. Des souvenirs de souffleurs de verre vinrent flotter dans l'esprit hypnotisé de l'Horloger. Il regardait les grosses gouttes de lave s'étirer lentement vers le sol et se changer en serpents incandescents qui se tortillaient pour se défaire de la main de leur maître. Ils tombèrent à terre et rampèrent vers Thyrio, s'enroulèrent autour de ses jambes et se mirent à glisser sur toute la surface de son corps. Pendant ce temps, un parchemin était apparu devant l'inquisiteur et une plume y griffonnait avec assiduité.
Le regard de l'Horloger allait et venait entre les visages des deux démons : tandis que les filaments de lave dansaient leur valse incandescente, l'expression de l'inquisiteur s'assombrissait graduellement, alors qu'un sourire mauvais s'étirait sur les lèvres de Thyrio. Les serpents de lave et les trois ombres furent rappelées par leur maître, qui se saisit brusquement du parchemin et congédia la plume d'un geste agacé.
« Trois grimoires rares ; assez de pierres et d'âmes pour recruter une armée de démons et assez de sel pour la détruire ; plus de graines qu'il n'en faut pour faire pousser tout un jardin ; ainsi qu'un relais d'aura, trois irae, deux vigilants, sans compter tous les imps endormis ou inoffensifs… Aucun démon n'aimerait vous croiser seul dans une ruelle obscure.
- Vous y compris. » décocha Thyrio.
L'inquisiteur plissa les yeux et s'approcha de lui, presque jusqu'à le toucher. Il se pencha vers son visage et siffla entre ses dents serrées :
« Je vous surveille, Thyrio ; je vous surveille de très près. Les chasseurs de démon ne sont pas les bienvenus à Pandaemonium, fussent-ils eux-même démons. Nous savons tous deux que tant que vous serez dans les bonnes grâces de notre seigneur, je ne pourrais rien contre vous. Hormis vous surveiller. Et croyez-moi, je m'y emploie avec une application toute particulière… »
Sa voix n'était plus qu'un murmure sifflant lorsqu'elle s'éteignit. Thyrio posa un doigt sur le rubis sur sa poitrine et le ramena à distance respectueuse. Sans se départir de son sourire narquois, il le dépassa, suivit de près par un Horloger médusé.
« Le grand inquisiteur de Pandaemonium ? Trembler devant Thyrio ? » songeait-il. Parvenu à la dernière terrasse avant l'Escalier, il se retourna une dernière fois vers les tours de basalte et le fleuve incandescent, embrassant toute la géode d'un seul regard.
« Qui suis-je en train de suivre ? … »

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MessageSujet: Re: Projet : Hexa - version définitive   Jeu 29 Oct - 22:20

Hello !
Ça m'aura pris un moment de lire tout ça, mais je ne regrette pas !
Ce sera difficile de tout analyser, mais voici néanmoins mon sentiment que j'étofferais peut-être par la suite si je vois que j'ai oublié quelque chose :

Globalement, je trouve ça bon, voire très bon. Je ne me suis pas ennuyé à lire ce texte, tu nous fais ressentir en quelque page la vastitude de ton univers. Tu nous en présente des lieux et des créatures très pittoresques, relativement originaux, et J'aime beaucoup le détail que tu y apportes (le fait qu'il y ait plusieurs monnaies, par exemple).

J'attends de voir ce que tu vas faire des personnages avant de pouvoir vraiment les juger. Thyrio est bien développé, on sent qu'il a un passé et une identité propre ; je suis plus dubitatif sur le personnage de l'Horloger, que l'on connait finalement assez peu... en fait, ce n'est pas tant ça qui me gêne, c'est plutôt la distance des personnages par rapport au lecteur.

Je m'explique : dans la première partie, vu qu'on commence l'histoire en suivant Thyrio, c'est à lui que l'on s'attache instinctivement, d'autant qu'il nous donne des informations sur lui en répondant aux questions de l'Horloger. On se sent plus proche de lui, et on découvre par ses yeux l'atelier de l'Horloger et son propriétaire, qui apparait mystérieux. Jusque là, tout va bien.
Sauf qu'aux chapitre suivant, on a l'impression de suivre davantage l'histoire par le point de vue de l'Horloger que par celui de Thyrio, qui prend soudain le rôle de personnage mystérieux qui fait découvrir un monde fantastique à l'Horloger et au lecteur. Sauf qu'il est plus difficile de s'identifier à l'Horloger qu'à Thyrio : on ne connait même pas son nom !

Je ne sais pas trop comment améliorer ça. J'ai envie de dire "Garde le point de vue de Thyrio tout le long" puisqu'on s'attache plus facilement à lui, mais ça gâcherai le côté "découverte d'un nouvel univers" puisque Thyrio le connait déjà. Après, je suis peut-être le seul à éprouver ces problèmes.

Pour l'histoire, jusqu'ici : rien à redire. Je dirai bien qu'il y a un côté un peu "touristique" dans le fait de faire voyager ainsi le lecteur d'un lieu à l'autre, mais 1) c'est bien fait, 2) ce n'est pas trop long, et 3) tu fais bien comprendre que ce n'est que le début du scénario, le retour à Pandaemonium ne servant que de prélude au voyage vers Hexa qui sera le vrai sujet du texte. Du coup, tu en profite pour présenter les personnages et donner un avant goût de l'univers. C'est bien pensé.
La motivation de l'Horloger fait un peu faible, par contre. La simple curiosité le fait partir comme ça à la recherche d'une cité perdue, avec un démon qu'il vient juste de rencontrer, alors qu'il n'a jamais quitté sa cambrousse...

J'ai déjà dit ce que j'avais à dire sur ce qu'on voit de l'univers, j'aime bien les petit clins d’œil à la fantasy (R'lyeh). Ça me parait un peu gros par contre qu'on puisse entrer et sortir si facilement du monde des morts (mais après tout, Thyrio est un démon).

Pour le style, globalement ça se lit bien, de jolis effets de temps en temps. Efficace.
Quelques remarques cependant :
- Il reste parfois des fautes de frappe ou d'orthographe ("tu serra", "ils étaient des magiciennes", "de mauvaise grasse"), mais elles sont rares.
- La présentation se barre parfois en c***lles, mais c'est sans doute seulement sur ce site que ça fait ça.
- Évite de mettre trop d'adverbes en -ment (lentement, grandement...), ça alourdit le texte.
- Dans la même veine, évite l'accumulation d'adjectifs à la suite. Deux ça fait déjà beaucoup pour certain, trois ça fait définitivement trop ("une vieille porte haute et étroite")
- Les descriptions des lieux font parfois un peu artificiel : les personnages entrent dans une auberge, tu fais une pause dans le récit pour décrire l'auberge. Essaye de le faire plus subtilement ; par exemple, profite du fait que les personnages s’assoient à une table près de la cheminée pour préciser discrètement, en fin de phrase, que c'est elle qui chauffe l'auberge, et qu'elle est surplombée d'une mosaïque. Donne l'impression que la caméra suit les personnages, ou leur regard.
-"...?" fait un peu pauvre comme ligne de dialogue. Tu peux faire mieux pour exprimer la perplexité du personnage (levage de sourcil, etc.) !

Voilà, je crois que c'est à peu près tout. C'est vraiment du bon travail, continue ça vite car je veux pouvoir bientôt lire la suite !
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MessageSujet: Re: Projet : Hexa - version définitive   Jeu 29 Oct - 23:14

Woah ! Merci tellement. Je n'espérais pas un tel décorticage ; ton commentaire est au-delà de mes espérances.

Pour les fautes d'orthographe, je prend ! Je vais traquer les trois que tu mentionnes, mais si tu as d'autres exemples, ça m'intéresse !!! Par contre, pour les problèmes de présentation (typographie ?), est-ce que tu parle de la version forum/perchoir ou la version pdf/gardn ? Si c'est bel et bien une erreur en amont, j'aimerais la corriger. Pour les adverbes et les lourdeurs de style, pareil. Je vais "corriger" la porte du n°7 et la perplexité "...". Encore une fois, si tu as d'autres exemples, je prend !

Ton commentaire sur la manière d'amener les descriptions est très intéressante. Le passage que tu mentionne (la description de la taverne de la Lune Mauve) est en effet trop artificiel ; il a été rajouté récemment parce que l'ancienne description était purement mauvaise. Je vais retravailler ce passage. Merci pour la suggestion.

Maintenant, un petit meta-commentaire sur le plan plus général.

Tu parles des points de vue et de la place du mystère. Dans la première partie (disons chapitre), en effet, c'est la présentation du personnage de l'Horloger qui est au cœur de la narration. Thyrio est donc très succinctement décrit. Mais pourtant il se révèle juste assez dans ses motivations par le jeu de l'interrogatoire. En fait, Thyrio est le véritable personnage central dans cette partie de la narration. D'ailleurs, lorsque je parle de cet "arc", je l'appel "l'arc de Thyrio", qui en fait couvre son histoire depuis son "bannissement" (évoqué dans "La Fin de l'Exil") jusqu'au "Jour des Cauchemars". Aller, petit teaser : Thyrio va faire quelque chose de "mal" (et aux conséquences énormes), puis l'Horloger va... (ah, ne pas tout dire)... va s'interroger sur ces raisons et rassembler des indices qui sont des récits secondaires. Mais pour ce qui est de cette demi-nouvelle, on ne parle que de Thyrio, l'Horloger et Hexa, où se produit ce qui va déclencher "Le Jour des Cauchemars".

J'avais pas dit "commentaire court" ? Non ? Ah, tant mieux. Parce que je peux pas faire court quand je parle de cet univers (surtout de cet arc). Bref : Thyrio est le vrai pivot de l'ensemble de la nouvelle (dont je n'ai écrit que cette première moitié) et l'Horloger sert de personnage plutôt neutre et de point de vue d'origine pour le lecteur. Mais comme l'Horloger n'est pas non plus un personnage inconséquent (aller, je le dis : c'est lui qui arrête Thyrio quand il... "devient méchant" (mais en fait "méchant" c'est qu'un point de vue. Le vrai "méchant", ou plutôt le fautif dans l'histoire, c'est Citrouille. Mais chuuuut...)) C'est pourquoi le premier chapitre fait passer l'Horloger au premier plan pour ensuite se concentrer sur Thyrio. C'est aussi une question de lieux : dans le premier chapitre, on est chez l'Horloger ; à Vent Couvert et Pandaemonium, on est """chez""" Thyrio. Ça induit un décalage du mystère, mais c'est un effet secondaire. Par contre, le fait que l'Horloger devienne trop flou pour que le lecteur puisse s'y identifier plus confortablement dans le reste de la nouvelle est un problème. Il va falloir que je travail ça. Mais quand on va arriver à Hexa, les deux personnages vont être en terrain inconnu ; j'espère que ça s'équilibrera.

Un petit détail : c'est trop facile de sortir du monde des morts ? Hm. Point de vue intéressant. Moi, je sais en quoi c'est (quasi) impossible pour les morts de s'échapper alors que ça parait si simple pour Thyrio. Peut-être ce coin de l'univers fera l'objet d'une nouvelle-spinoff. Mais en deux mots : "Limiers des Morts" (ce sont des démons qui pourchassent les morts qui tentent de s'échapper du système). En plus, les morts ont beaucoup moins de pouvoir que les démons, et Thyrio (on le devine) n'est pas un démon de bas étages.

Bien. J'espère
1) Vous avoir donné envie de lire la suite ou les autres nouvelles
2) M'avoir donné envie de me remettre à écrire cet arc (Arg, le NaNo arrive... demain ><)
3) Avoir éclaircit certains points (mais je sais, c'est de la triche, la nouvelle doit s'expliquer d'elle-même).

Dernier mot :
MEEEERCIIIIIIIII !!!

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