Là où les plumes se retrouvent.
 
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 Le Cri

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Lauralune



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Date d'inscription : 22/07/2017
Age : 24

MessageSujet: Le Cri   Ven 29 Sep - 13:22

961 mots

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Pour la première fois cette après-midi là elle rencontra un garçon prêt à la comprendre dans ses moindres bizarreries. Fait étrange jusqu’à lors elle n’avait jamais songé aux relations sociales autrement que par le déguisement. Se déguiser en une autre lui procurait beaucoup de joie. C’était un défi à la hauteur de sa pensée en ébullition. Il fallait fonctionner en mimétisme. Elle disséquait consciencieusement les habitudes, les regards, les tics de tous ses camarades pour produire une sorte de « pot pourri » de sa création. Sourire en coin, haussement de sourcils, moue dubitative, son répertoire était varié et presque toujours adapté. Dans n’importe quelle situation il lui suffisait de piocher dans ses innombrables cartes pour sortir le combo gagnant qui lui ferait composer le masque le plus juste. Quand elle n’y prenait pas garde on la surprenait parfois à se mordiller les cheveux sur toute la longueur. Elle glissait une mèche entre sa langue et son palais puis agitait ses mâchoires avec la même absurdité dans le geste que le chat qui mange de l’herbe.  Elle notait dans son carnet intérieur « à proscrire » et calibrait sans cesse son jeu d’acteur. Mais lorsqu’elle rencontra ce garçon ses capteurs s’affolèrent. Quelle mimique fallait-il opposer à ce regard stoïque qui, sans gêne, la fixait ? Elle chercha en vain son naturel face à ces grands yeux qui semblaient pouvoir tout accepter. Et c’est en silence, les yeux baissés qu’elle poursuivit son chemin.

Ils se recroisèrent quelques jours plus tard, au même endroit. Il était accroupi sous le plus grand arbre du parc Théodore Monod et reprenait comme tous les matins son travail de titan : ramasser jusqu’au dernier gland tombé de l’arbre dans la nuit. Elle s’approcha et le fixa de son « regard de folle », les yeux écarquillés du trop plein de sensations qui se déversait en elle. Elle quitta un instant son voile de normalité. Il n’y avait plus de cartes à jouer, plus de joker dans ses manches pour gagner la partie du « faux semblant ». Elle était soudain dépouillée de ses artifices devant ce garçon immobile, des glands débordant des mains. Il soutenait son regard et quelque chose d’inconnu se faufila entre eux pour les toucher là où aucun contact physique ne pourrait jamais aller. Elle ouvrit la bouche puis laissa s’échapper une note trop aigüe, un cri de joie éraillé qui aurait fait fuir n’importe qui, sauf lui. Il se leva, suspendit son travail et la rejoignit dans sa longue plainte. Qu’il était doux de sentir sur sa gorge les vibrations de sa voix. Elle semblait gratter l’argile poisseuse dont elle s’était tapissée pour entrer dans le moule. Ils étaient au diapason. Criant face à face comme deux enfants fous. « Crions notre joie » semblaient-ils dire « avant qu’elle nous étouffe ! »

Encore un matin dans la cour. Tout lui paraissait fade, des rires aux cris, des cris aux chants. Maintenant qu’elle avait goûté à la pureté d’une émotion véritable, ses grimaces de fausse joie ne l’amusaient plus. Une de ses camarades avait amené un gâteau pour qu’on lui fête son anniversaire. Tous autour d’elle étaient au comble du bonheur picorant des bonbons de toutes les couleurs. Elle, elle n’aimait que les bleus. Elle se cantonnait aux schtroumpf pour leur forme asymétrique qui lui permettait de focaliser ses pensées. Elle se gardait bien de le dire. Tout en elle semblait contraint. Ses dents à ne pas se serrer, ses doigts à se décontracter et ses pieds à cesser leur rythmique lancinante qui agaçait tout le monde. Sauf le garçon de l’arbre. Il était bizarre celui-là mais il s’en fichait, lui. Elle compta en silence les amis de son masque. Cinq. Comme le nombre de bouchées qu’il avait fallu pour grignoter le grand schtroumpf (sauf son chapeau, trop rouge pour être bleu). Cinq.  Comme les doigts d’une main. Comme le nombre de pas pour marcher de la grille au chêne. Comme le nombre de fois où il fallait tourner sa langue dans sa bouche avant de parler moins deux. Comme le nombre de pattes d’une vache si on comptait la queue. Cinq. Est ce que ça valait contre un ? Un seul mais vrai. Vrai comme le cri, vrai comme le visage derrière le masque.
« ça va Elie ? T’es toute bizarre ! »
Zut. Qu’avait-elle laissé passé ? Elle prit conscience que sa tête tournait de droite à gauche depuis déjà trop de temps. Elle aimait faire ça, elle réfléchissait mieux. Comme si cela lui permettait de classer ses idées en fonction de leur poids ou de leur inertie. Le fouillis incessant s’éclaircissait.
« Hé ho Elie ! »
Une amie la secouait. Mais elle ne voulait pas s’arrêter. Elle classait ses idées devant tout le monde.  

Le lundi suivant le garçon n’était pas là. Les glands s’étalaient par terre. Ils la narguaient, leur nombre écrasant sa solitude.  Il n’y avait personne pour ordonner leur pagaille.  Personne. Elle reprit son chemin triant mentalement des glands imaginaires qui ne cessaient de tomber du ciel. Elle ne prêtait plus attention à sa route ni à ses pas. Tous les cailloux étaient des glands, tous les arbres étaient des chênes et tous les gens étaient des garçons aux grands yeux. Elle arriva soudain devant une grande grille faîte de barreaux à la peinture défraichie. On pouvait voir la rouille qui les rongeait sous leurs écailles vertes. Etait-elle rouillée elle aussi ? Sous des écailles de dragon ? Etait-ce bizarre de s’identifier à une grille ? Elle allait passer la porte et elle avait le choix. Pied droit, elle retrouvait ses amis, recomposait son masque. Pied gauche, elle reprenait le flambeau de trieuse de gland.  Elle prit une grande inspiration puis s’avança dans la cour.
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Estée



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MessageSujet: Re: Le Cri   Sam 30 Sep - 19:13

très chouette ! Smile

Petite question de curieuse : quel âge a ton personnage principal ? Moi je l'ai imaginée au début comme une fille de 13/14 ans mais peut-être qu'elle est plus jeune (rapport aux goûters d'anniversaire tout ça) ?

J'aime vraiment beaucoup la manière dont tu nous dépeins le "masque social" et toute la psychologie du personnage principal.

Après, j'ai un peu de mal à voir pourquoi le garçon n'est pas là le lundi suivant et est-ce que cela a une importance que je n'ai pas soupçonné (est-ce qu'il ne va jamais revenir ?) ou pas du tout ?

Du coup ça m'adonné un doute sur le dilemme que tu proposes. Est ce que c'est :
-je garde les amis et le masque ou bien je me fait un seul ami bizarre sans masque
ou est ce que c'est plutôt:
- je garde les amis et le masque ou bien j'enlève le masque et je prend la place du garçon bizarre ?

Et aussi je me posais la question sur la place de l'école, puisque le garçon n'a pas l'air d'être scolarisé, est ce que cela est un autre paramètre de ton dilemme ?

En tout cas bravo pour ton texte, il regorge de phrases sympa et d'idées intéressantes. Je finis en donnant mon passage préféré :
"Elle reprit son chemin triant mentalement des glands imaginaires qui ne cessaient de tomber du ciel. Elle ne prêtait plus attention à sa route ni à ses pas. Tous les cailloux étaient des glands, tous les arbres étaient des chênes et tous les gens étaient des garçons aux grands yeux."
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Pumpkin
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MessageSujet: Re: Le Cri   Sam 14 Oct - 7:57

Ahah ! Passé, troisième personne ! Sans s'interdire un petit discours indirect libre par-ci, par-là... Bien dosé, ça passe tout seul.
(Désolé, j'ai mes marottes...)

Je suis très heureux de voir que tu participe assidûment aux thèmes du mois ! (Contrairement à ceeertain... suivez-mon regard... Hein, Citrouille ?!)

Je n'ai pas le sentiment que le dilemme soit central, dans ta nouvelle, mais c'est peut-être parce que, pour moi, le choix est évident ! ^^
Mais tes personnages sont bien campés et bien fouillés, pour un format aussi court. Je me rend compte, au fil de tes textes, que tu as une vraie sensibilité pour parler des émotions de tes personnages.

Pour les autres perchés, je ne parle pas de "Combat d'un instant", du mois dernier. D'ailleurs, j'avais été un peu inquiet : cette nouvelle précédente n'était pas révélatrice de ton style, à mon avis, et je trouvais ça dommage. Peut-être pourrais-tu poster tes textes précédents dans la section "vos textes" du perchoir. Je pense à celui que tu m'avais fait lire (celui qui parle de... peinture, pour ne rien spoiler).

Je pense que tu as un thème général fort autour de la singularité personnelle face aux conventions sociales, et j'ai hâte de te voir le développer encore.

Pour en revenir à cette nouvelle-ci, je trouve ton style toujours aussi stable et efficace. Aucune phrase ne sonne creux. Pourtant, j'ai peur que tu t'enferme dans cette stabilité. Si tu veux vraiment te dépasser, essaye de sortir de tes propres sentiers, peut-être.

En tous cas, bravo !

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Le Cri
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