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 Tiré à quatre épingles

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Thomas

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Date d'inscription : 28/09/2015
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MessageSujet: Tiré à quatre épingles   Dim 1 Oct - 2:19

Tiré à quatre épingles

*

Voici quel serait le visage de l’indécision, si elle en avait un. Visualisez deux grands verres de lunette. Dans chaque verre se reflète une minuscule épingle à cravate. Derrière chaque verre, fixé sur son épingle, il y a l’un des yeux de Jean-Blaise, lequel affecte pour l’occasion un singulier strabisme.

S’il éternue, il restera comme ça.

Mais il suffit d’observer ses mains pour deviner que Jean-Blaise à d’autres soucis : dans ses paumes, larges comme des plateaux de balance, chaque épingle semble peser le poids d’une planète. Sur son front, un amas de veines convulse comme des vers de terre. Dessous, des pensées zigzaguent et carambolent dans le plus grand désordre.
C’est que le temps manque à Jean-Blaise : s’il veut passer pour un fiancé convenable, il doit se trouver dans deux heures précises au déjeuner de ses futurs beaux-parents, savourant le vin de son futur beau-père, flattant la cuisine de sa future belle-mère, déridant de ses traits sa futures belle-grand-mère, et prouvant de la sorte qu’il est digne d’entrer dans la famille de Carlotta, sa belle tout court.

Dans le monde des premières impressions, l’habit fait le moine, et le diable est dans le détail. Jean-Blaise est décidé à ne pas laisser le diable pénétrer dans le caleçon du moine.

« Réfléchissons » Pense-t-il, tandis que la sueur cascade sur ses tempes. « Réfléchissons-vite, et réfléchissons bien. J’ai passé au tamis l’étalage du bijoutier ; j’ai éliminé le brillant, le clinquant, le standing, le bling-bling, le trop chic, le trop cheap, tous les trucs en stuc et tout le toc en stock. Me restent deux pépites d’élite à départager dans cet étalage. »
« D’un côté, j’ai cette Croix du Midi dorée, de l’autre, cette Corvette en argent.

Carlotta chérie a toujours eu un faible pour l’or, ce qui me fait pencher pour la Croix.

Toutefois, la finition est grossière ; ma Lolotte aime le travail d’orfèvre, pas la quincaillerie de rappeur ! Infiniment plus raffinée, la Corvette est le choix de l’exotisme.

Mais gare, Jean-Blaise ! N’oublies pas que l’estomac de ta douce n’a pas le pied marin ; or, si ton col se déplace pendant le repas, ta Corvette se mettra irréparablement à tanguer, et ce mouvement malheureux risque de semer la tempête dans le ventre de ta Lolotte. Gare à la mauvaise digestion, ou pis ! Opte pour la prudence, et choisie la Croix.

Quoique la Croix, en y réfléchissant, ressemble beaucoup à celle de la Légion d’honneur. Le père de Carlotta, vétéran de la Seconde qui, m’a-t-elle raconté, a eu le privilège de se faire amputer un orteil sous les yeux du président Poincaré, ne risque-t-il pas de prendre la mouche devant ce qui passerait à ses yeux pour une décoration imméritée ? Aucun amour, si puissant soit-il, ne mérite pas que l’on  s’expose à des coups de baïonnettes ! C’est décidé, je change d’avis : la Corvette est un choix plus prudent.

Minute, matelot ! Ce bateau de coupe bretonne risque de vexer la mère-grand, que feu son mari – si ma mémoire est bonne – avait jadis cocufiée avec une pute nantaise. On sait ce que c’est qu’une grand-mère : ça a l’oreille de la famille. Une remarque par-ci, une pique par-là, quelques persiflages glissés dans l’oreille de l’un ou de l’autre, et vous vous réveillez un matin avec toute la belle-famille montée contre vous, n’attendant qu’un signe de son doigt ridé pour procéder à l’exécution. Adieu Corvette, donc ! Bonjour la Croix.

Mais la Croix, la Croix… ne dirait-on pas une croix orthodoxe ? N’éveillera-t-elle pas chez la mère, fine fleur des couvents anabaptistes réformés, des soupçons d’hérésies, des envies de bûcher ? Que la fureur divine s’empare d’elle, et tes pauvres explications ne te sauverons pas ; tu ne seras pas cru, tu seras cuit. Si tu ne veux pas porter ta Croix, choisis donc la Corvette.

Mais Carlotta, la fine mouche, que ses magazines de psycho rendent prompt à chercher la petite bête, ne verra-t-elle pas cette nef d’argent comme un lapsus révélateur ? Comme le symbole d’un désir d’échappée, d’une recherche d’aventure qui contredirait mes ambitions matrimoniales ? Ne nous mettons pas le bon Freud à dos, restons sur la Croix. Cependant…

La Croix n’est-elle pas trop classique ?

Et la Corvette, trop romantique ?

Mais la Croix, est-elle art-déco ?

La Corvette, trop rococo ?

Ne t’en déblaise, Jean-Plaise, le temps commence à manquer, une décision s’impose ! Am-stram-gram, si cette pièce tombe face à la pile, ou pile sur la face… »

*

« Pouh ! » Déclare éloquemment Carlotta. « Quel déjeuner copieux ! Alors, mes chers parents, que vous inspire mon Jean-Braise au cœur ardent ? »

Dans le silence épais qui suit cette question, on n’entend que les doigts qui grattent les mentons.

« Pour vrai » ose le père en fronçant le museau, « ce jeune homme est charmant, mais quel drôle d’oiseau ! ».

« Il n’est pas mal. » dit la mère en rangeant le thé. « Il fait juste, je trouve… un peu collet-monté. »

La grand-mère, en haussant un seul sourcil sur deux, dit : « moi il m’a paru, un peu… un peu… un peu… »

« Un peu rigide… »

« Un peu frigide… »

« Un peu pincé… »

« Un peu coincé… »

« Quand même », dit la mère, « c’est une idée unique… de venir en cravate à notre pique-nique !»




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Pumpkin
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MessageSujet: Re: Tiré à quatre épingles   Sam 14 Oct - 7:01

Thomas, je suis très heureux de te lire à nouveau !

Je connais ton style et je le retrouve avec plaisir. J'aime toujours autant ton ton humoristique qui se retrouve jusque dans la forme du texte : les rimes l'air-de-rien, le rythme binaire de l'hésitation, les phrases rallongées et ampoulées qui gardent leur rythme...

Le chute a complètement fonctionné avec moi. Tu nous monte le dilemme en (quatre) épingles pour nous donner le contexte en toute fin, où le dilemme devient caduque. Bien joué.

Je met en lien cette ballade (que ma sœur avait apprise par cœur), que tu connais peut-être, et que tu aimeras sans doute.
http://www.dramaction.qc.ca/fr/wp-content/files/La-ballade-de-Chalclintlicuc.pdf

_________________
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Thomas

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MessageSujet: Re: Tiré à quatre épingles   Sam 14 Oct - 21:43

Merci beaucoup pour ton retour, Pumpkin. Je suis très heureux que ce texte t'ait plu !

Cette ballade est tout bonnement excellente. Elle est de qui ? Je vais essayer de l'apprendre par cœur (mais encore faudrait-il d'abord que je parvienne à la prononcer sans languefourcher) !
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MessageSujet: Re: Tiré à quatre épingles   

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